Partager l'article ! Portugal, Italie : la croix ...sans la bannière: A propos d'identité, un drôle de méli-mélo qui en arrange bien certain ...
A propos d'identité,
un drôle de méli-mélo qui en arrange bien certains...
Dans cette France, fille aînée de l'Eglise, alors que n'existe plus - ou presque – de croix dans nos établissements publics, il reste encore fort à faire chez nos proches voisins. Dans la presse, nous avons relevé deux exemples, particulièrement éloquents, qui se déroulent en Italie et au Portugal. On cherche à y mélanger allègrement : histoire, identité et culture religieuse. C'est encore du pain béni pour les "calotins". Mais - ouf ! - plus pour très longtemps.
R. B.
Portugal
"L'école primaire Vale de Estrela, à Guarda (dans le nord-est du pays) arbore encore un crucifix dans la salle de classe. C'est une école à l'ancienne, avec un seul instituteur, quinze élèves et un crucifix sur le mur rappelant d'autres temps. Il semble être là parce qu'on l'y a oublié plus que par conviction religieuse. "S'il faut le faire, le crucifix sera retiré", garantit Adalberto Carvalho, le directeur de l'établissement. "Dans les écoles en milieu rural, il est naturel que ce type de situation perdure", admet-il.
L'Association république et laïcité (ARL) est certaine que le crucifix reste une réalité dans plusieurs écoles du pays. Profitant du coup de pouce de la Cour
européenne des droits de l'homme, qui a condamné le 3 novembre la présence de crucifix dans les salles de classe des écoles publiques en Italie pour leur caractère
attentatoire à la liberté religieuse des élèves, l'ARL vient d'adresser une lettre à la nouvelle ministre de l'Education afin qu'elle ordonne le retrait des
symboles religieux de toutes les écoles du pays.
En 2005, à l'initiative de cette même association, le ministère avait ordonné le retrait des crucifix, mais uniquement en cas de plainte des parents (depuis la "révolution des oeillets", en 1974, ils n'étaient plus obligatoires). C'est ce qui s'est produit à l'école du Viso, dans la ville de Figueira da Foz (au sud de Porto). "Il y a trois ans, on nous a demandé de retirer les crucifix", raconte l'un des enseignants. A l'école Sào Joào do Souto, à Braga (nord du pays), ils sont réapparus après avoir été enlevés, mais pour figurer dans le musée de l'école. "Nous n'en avons plus dans les salles", assure une employée.
En dehors de Guarda, le crucifix continue par exemple à trôner dans la salle de classe de l'école primaire de Carvalhal Formoso, à Belmonte (ville située au sud de Guarda). "C'est normal qu'il y soit et il est possible que d'autres écoles l'aient conservé", reconnaît David Canelo, directeur des écoles de la ville. Parce que "l'école est laïque [sic]" et qu'il n'y a pas eu de plaintes de la part des parents. Canelo précise toutefois que, en raison de la sentence de la Cour européenne, il fera retirer les crucifix des écoles. Mais le problème des crucifix n'est pas le pire, selon Ricardo Alves, l'un des responsables de l'ARL. "Il y a des cas de messes célébrées dans des écoles publiques, et certains évêques y vont pour proposer aux enfants de devenir prêtres", dénonce-t-il. Pour preuve, il possède une copie d'une information affichée en décembre 2007 au lycée da Sé à Guarda rendant compte de la tenue d'une messe dans l'établissement et d'un second document invitant les professeurs à déjeuner avec l'évêque. "L'absence aux cours (pour suivre la messe) était recommandée", souligne Ricardo Alves. Pour le porte-parole de la Conférence épiscopale portugaise, Manuel Morujào, ce genre de visites doivent être interprétées comme "un geste de cordialité, de bon voisinage ; il ne s'agit pas nécessairement de prosélytisme". Il estime que le crucifix est un symbole religieux mais aussi culturel. "Cela représente deux millénaires d'histoire ; le retirer de façon coercitive apparaît comme une preuve de fondamentalisme antireligieux", estime-t-il.
"Bientôt, ils vont vouloir aussi supprimer le signe + en mathématiques parce que c'est une croix et que cela pourrait offenser ceux qui n'ont aucune croix dans leur religion", ironise-t-il. Affirmant que la croix fait partie du patrimoine culturel de l'humanité, le porte-parole de la Conférence épiscopale rappelle que la décision de la Cour est susceptible d'appel (le gouvernement italien a annoncé un recours contre le verdict). "Il est important que l'on aille vers une société ouverte aux différences, ce qui ne s'obtient pas en transformant les sociétés en une espèce de terne fast-food."
in Publico, Lisbonne.
Italie
"La bataille pour (l'indéfendable) maintien du crucifix dans les salles de classe risque d'infliger une blessure mortelle à la liberté
religieuse en Italie. L'argument avancé est que le crucifix doit être maintenu non pas comme
symbole religieux mais comme emblème de l'identité culturelle italienne, de "notre" religion. Du coup, le crucifix est devenu le
mot d'ordre du néo-intégrisme catholique. Italianité et catholicisme sont une seule et même chose, le crucifix et la religion catholique dans son ensemble doivent être
défendus parce qu'ils sont les symboles de l'unité nationale, autant - voire plus - que le drapeau. En poussant ce raisonnement plus loin, on pourrait bientôt
exiger que les enfants soient baptisés, fassent leur première communion, se marient à l'église et soient enterrés selon le rite catholique parce que ces éléments sont
inséparables de l'identité italienne. Toutes choses, d'ailleurs, que la majorité des Italiens approuve et auxquelles ils se conforment, y compris ceux qui ne
sont pas catholiques pratiquants. Aux Etats-Unis, où je vis, la plupart de mes amis italiens se préoccupent bien peu d'enseigner à leurs enfants leur langue maternelle, mais
tous les envoient au catéchisme "parce que nous sommes italiens". Or la survivance des crucifix dans les lieux publics est, au sens propre, un anachronisme - il a
survécu aux changements qui ont jalonné le XXe siècle, à la Constitution et au Concile de Vatican II -, un résidu dépourvu de toute légitimité
juridique, politique, religieuse, préservée par la force de l'habitude, inimaginable dans toute autre démocratie européenne. Cela étant, la tentative d'imposer le
catholicisme comme "notre religion" mérite bel et bien une guerre. Pour commencer, cette affirmation est, du point de vue historique, absolument fausse. Notre culture
italienne résulte, depuis toujours, de la rencontre de diverses religions : de l'héritage encore vivant des cultes païens à la présence séculaire du judaïsme (enraciné
dans notre territoire avant même le christianisme), sans oublier la contribution de l'orthodoxie et du protestantisme, ou l'apport de l'islam, dont la présence dans
notre pays n'est pas un phénomène récent.
Ensuite, sur le lien entre italianité et catholicisme, le révisionnisme qui sévit aujourd'hui a imposé un renversement complet de la vérité historique, comme si l'unité italienne n'avait pas été faite au XIXe siècle par les libéraux, par les juifs et par les protestants italiens (avec l'appui de quelques catholiques dissidents, comme Manzoni), en dépit de - et contre - la volonté des hiérarchies catholiques. Et voici qu'aujourd'hui on voudrait imposer une lecture de l'Histoire diamétralement opposée, en condamnant les non-catholiques italiens à un rôle de citoyens de série B, en leur refusant même une identité italienne commune. Il est désolant que la majorité des Italiens semble approuver cette ligne. C'est d'ailleurs l'élément le plus préoccupant. Une démocratie qui, au nom de la volonté majoritaire, ne respecte pas les droits des minorités est une démocratie malade. Les droits fondamentaux de l'être humain - tels que la liberté religieuse et l'égalité de tous les citoyens - ne sont pas des droits négociables. Doit-on dire que les lois raciales de 1938 en Italie furent légitimes parce qu'elles furent, au fond, approuvées par la majorité des citoyens, ou même que l'Holocauste fut lui aussi légitime parce que la majorité des citoyens allemands de l'époque y consentirent ?"
Gabriele Boccaccini*
in Imille.org. Rome
* Italien, né en 1958, Gabriele Boccaccini est historien et théologien. Il est actuellement professeur à l'université du Michigan, spécialiste du judaïsme du Second Temple et de littérature rabbinique ancienne.